« Trazos de Memoria(s) »

18 Juil

Avec un peu de retard dû à un emploi du temps assez serré, nous revenons sur nos premiers jours passés à Santiago. Dédiés à la visite des lieux de mémoire emblématiques, ces trois jours nous ont permis de plonger directement, et sans transition, dans la période la plus répressive de la dictature.

Nous avons visité Londres 38, la Casa José Domingo Cañas, et la Villa Grimaldi. Ces trois maisons étaient des centres de détention et de torture qui ont fonctionné dans les premières années de la dictature pour interroger, torturer et faire disparaître les opposants à la dictature. Il ne reste quasiment plus rien de ces maisons, puisque deux d’entre elles ont été rasées pendant la dictature afin d’effacer toute preuve des crimes commis.

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Nous avons également pu parcourir le Musée de la mémoire, immense et magnifique, qui ce dimanche matin de notre arrivée, nous a toutes un peu retournées. Il retrace de manière très visuelle, très forte, avec énormément de supports photos et vidéos, et de témoignages, ce que fut la dictature depuis ses premières heures. La chronologie du coup d’état est particulièrement frappante, et nous a permis de nous projeter dans l’Histoire que nous commencions à appréhender.

Le coup d’état du 11 septembre 1973 a été théâtral. Quelles informations conservons-nous, une semaine après notre visite, des trois écrans du musée qui diffusent en continu les images en noir et blanc de ce jour ? Les forces navales  ont débarqué sur la côte à Valparaiso, les forces armées ont « invité » Salvador Allende, président du Chili élu démocratiquement, à se rendre. Il a refusé. Les militaires ont bombardé le palais présidentiel, les radios ont été censurées ou piratées. Toute la journée, n’étaient diffusés que des messages des putschistes et des marches militaires. Une fois le palais bombardé et le personnel qui y travaillait arrêté, un couvre-feu a été instauré empêchant toute personne ou véhicule de circuler dans les rues après minuit. Les militaires ont commencé à arrêter en masse les personnes considérées suspectes ou dérangeantes, ont rasé et « nettoyé » les quartiers les plus populaires (dits « poblaciones ») dans un climat plus que violent. Des heures après les bombardements, les pompiers de Santiago ont été autorisés à entrer dans le palais de la Moneda et y ont découvert le corps d’Allende, un pistolet à la main. Le message a été transmis à la radio en anglais: Allende s’était suicidé. Mise en scène, coup monté, la fin du héros de l’unité populaire fut tragique. Une des phrases de son dernier discours, qu’il adresse au peuple depuis la Moneda, quelques minutes avant sa mort, est restée emblématique aujourd’hui: «Je vous assure que personne ne pourra éradiquer la plante que nous avons semé dans la digne conscience de milliers de chiliens. Ils ont la force, ils pourront nous asservir, mais nul ne retient les avancées sociales avec la force et le crime. » 

Il y a eu 1132 sites d’enlèvement et de séquestration au chili. Les sites de mémoire que nous avons visités ont été récupérés par la rue dans les années 2000. Les maisons allaient être rasées ou venaient de l’être et les mobilisations ont permis de rendre visibles ces sites dans le quartier puis dans la ville. Les voisins et les familles des disparus ou des survivants ont lutté pour que ces endroits emblématiques de l’appareil destructeur de la dictature restent vivants.

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Ces lieux de mémoire fonctionnent de manière différente, avec des financements publics ou privés, mais sont dans un processus de construction (et de collecte également) de la mémoire collective. La dictature est encore très présente, Pinochet n’a quitté le pouvoir que dans les années 90, il n’y a que 23 ans. La mémoire est mouvante, la veille de notre visite, deux nouveaux cas de disparus ayant séjourné à Londres 38 avaient été découverts.

La transmission de la mémoire se fait de manière intergénérationnelle : le collectif qui gère Londres 38 a réalisé un court métrage appelé «  trazos de memoria » avec l’aide d’étudiants en image d’animation, à partir de témoignages de survivants de Londres 38, ou de proches des disparus.

La question de la construction de la mémoire nous semble passionnante. La première phrase qu’on peut lire dans Londres 38 est « Este es un pasado que sigue siendo parte de nuestro futuro » (Ceci est un passé qui fait partie de notre futur).

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C’est un processus fondamental que celui de collecter la mémoire des survivants, puisque c’est cette mémoire que les militaires ont essayé de morceler, de faire disparaitre. Le guide de Londres 38 nous explique que les militaires ont tout fait pour rendre la mémoire des survivants défaillante. Le numéro même de la maison a été modifié, Londres 38 est devenu Londres 40, l’entrée par laquelle pénétraient les camions qui ramenaient les prisonniers a été modifiée : un socle de pierre énorme a été installé. Comme s’il avait toujours été là. Les survivants fabulent donc. Comment un camion aurait pu entrer en entier dans un garage ou un socle aussi imposant a été installé ? La mémoire est transformée, effacée… parfois rasée. Comme la casa José domingo Cañas ou la Villa Grimaldi dont il ne reste que quelques pierres au sol.

L’association Londres 38 souhaite faire du passé un outil pour transformer le futur et explique ne pas être un lieu commémoratif. Le rôle des luttes sociales actuelles est souvent mis en valeur, un panneau à l’entrée pose la question : quel est le lien entre les luttes sociales actuelles et l’époque dictatoriale ? La casa José Domingo Cañas, elle, se définit comme « un sitio de conciencia ». Les membres de cette fondation ont pour objectif de veiller à ce que la liberté, la participation et le droit d’expression soient exercés sans peur de la répression. Le musée de la mémoire, la casa José Domingo Cañas n’ont été ouvert au public qu’en 2010, il y a à peine 3 ans, 37 ans après le coup d’état, 10 ans après la fin de la dictature…

A l’issue de la visite, nous prenons quelques images, plusieurs personnes s’arrêtent dans la rue et regardent les plaques. Nous restons longtemps à discuter devant Londres 38. Les plaques apposées au sol comportent les noms, prénoms et âges des disparus, 21, 26 ans, 16 ans, c’est une même génération qui a subit la terreur, la répression.

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Dans le jardin des roses de la Villa Grimaldi, ou chaque rose représente une femme disparue ou exécutée sous la dictature, la fontaine arbore l’inscription « ibamos todas a ser reinas », (nous allions toutes devenir des reines). Ce sont plus de 3000 personnes qui ont disparu, plus de 3000 personnes à qui on a dérobé leur destin, leur jeunesse. En parcourant « la salle des souvenirs » de la Villa Grimaldi, l’émotion est vive. On y voit des photos des détenus avant la captivité : ils sont jeunes, souriants, ils ont les cheveux longs, certaines femmes portent des foulards de couleur dans les cheveux. Parfois on voit une photo de mariage, une photo d’amoureux. Tant de vies volées. Les militants de gauche étaient considérés comme des « délinquants », des « terroristes », ils représentaient un danger pour la sureté nationale. Tous les traitements pouvaient alors leur être infligés. Ils n’étaient plus des hommes, ils crevaient « comme des rats », on les battait « comme des chiens », ce sont les expressions qu’utilisaient certains journaux clandestins de l’époque. Parmi les 3000 personnes disparus, les jeunes devaient représenter une forte menace puisque plus de 150 mineurs ont été assassinés, 39 ont disparu et 1244 ont été torturés.

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Dans les lieux de mémoire que nous avons visités, la question du voisinage est particulièrement intéressante. Les maisons de Londres 38 et José Domingo Cañas (ces noms correspondent au nom de la rue où se situaient ces centres de torture) étaient dans des rues passantes, entourées de nombreuses maisons. Des personnes y étaient détenues et torturées par la DINA, sans que jamais ces fonctionnaires, convertis en bourreaux, ne soient dérangés. Londres 38 est une grande demeure située dans une rue du centre-ville de Santiago, à côté d’une église. Ce centre de détention et de torture, trop visible, n’a pas pu tenir plus d’un an. En effet, les voisins qui ont témoigné à la fin de la dictature ont confié avoir entendu des allées et venues après le couvre-feu dans cette maison. Il y a eu plus de 38 000 personnes qui ont été torturés au Chili pendant les années de dictature, 38 000 correspondant au nombre de personne ayant témoigné au cours de la Commission Valech. Il est difficile d’estimer le nombre de personnes qui n’ont pas souhaité témoigner, par pudeur ou par peur.

On ne peut pas s’empêcher de se questionner, que savaient-ils ? Dans le cas de José Domingo Cañas, nous avons appris au cours de la visite que les voisins avaient participé au processus de réappropriation du lieu. Une forme de réparation ?

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Un an et demi de travail sur ce projet, de documentation sur l’histoire du Chili, sur la dictature, d’écoute d’interviews de militants de l’époque. Nous croyions savoir à quoi nous attendre, à quoi nous serions confrontées, mais être ici a modifié notre perception.

Où que l’on aille : retrouver des amis, boire un café dans un bar, on en vient à parler avec les personnes rencontrées, de ce qui s’est passé pendant la dictature ou de ce qui se passe aujourd’hui. Au fil de la discussion, et sans nécessairement dévoiler notre projet, ils nous commentent le pourquoi des manifestations actuelles, l’attitude de la police (les carabineros), les inégalités sociales criantes, la société de consommation exacerbée du Chili, les quartiers privés, le travail précaire….

Dans les discussions et au cours de nos visites, une notion, ou plutôt un sentiment, revient souvent. C’est celui de la peur. C’est un fait marquant dans la société chilienne en dictature. La peur d’être dénoncé, la peur d’être emprisonné, interrogé, et pire encore. La peur, qui dans les sites de torture et de détention s’exprime par une odeur forte et spéciale comme le décrivent les survivants. La peur existe toujours mais de manière différente : on a peur de perdre son travail, de voir ses enfants frappés pendant les manifestations, de ne pas avoir une retraite suffisante, de ne pas pouvoir payer ses études… Pourtant les jeunes occupent les lycées, les universités et sortent dans la rue, mais quand les carabineros arrivent, la lutte est rapide et inégale comme vous le verrez dans notre article sur la manifestation du 11 juillet.

Cet article contient peut être des erreurs ou des approximations que nous serons ravies de corriger, n’hésitez pas à nous en faire part.

Crédits photo: Rozenn Le Berre, Fanny Chevrel, Vladimir Sierpe,

Crédits illustration: Julie Kisylyczko

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