Paro Nacional

22 Juil

« El 11 : Paro Nacional ». Les jours précédent ce jeudi onze, jour de grêve nationale, avaient déjà un petit air de manifestation. Des tracts au sol, quelques bruits de casseroles dans les rues, et surtout, les gens qui nous suppliaient de faire attention. De surtout fuir quand les carabineros attaqueront. Un ensemble de petits quelques choses qui nous font sentir que, justement, il se passe quelque chose.

La fameux 11 au petit matin, Santiago s’agite. Dans les poblaciones, les quartiers populaires de banlieue, les feux brûlent dès 8 heures du matin. Les yeux brûlent aussi, attaqués par les bombes lacrymo qui fusent déjà.

Au centre, tout est encore calme. Quelques centaines de manifestants se rassemblent Plaza Italia, un des lieux de départ de la manifestation. On est installées sur le toit d’un immeuble, caméra allumée, pas peu fières de notre superbe panoramique sur la place. Le responsable de l’administration de l’immeuble, moins sensible à notre pépite audiovisuelle, nous déloge en moins de cinq minutes. Flûte.

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11 heures : les manifestants commencent à piétiner l’avenue principale, la Alameda. Le révolté chilien est ponctuel. Sur les pancartes, les principales revendications de ce paro nacional apparaissent : nationalisation du cuivre, cette ressource naturelle extrêmement riche qui file chaque année entre les doigts des Chiliens pour atterrir dans les grosses poches des investisseurs étrangers ; éducation gratuite et publique, dans un pays où s’éduquer coûte plusieurs milliers d’euros par an ; renouveau de la constitution ; et réforme du système privé des retraites

Cette manifestation a quelque chose de singulier. Protesterait-on différemment au Chili, « point d’exclamation du globe » ? En prenant la marche à l’envers, on recueille avec nos yeux, nos oreilles et nos cartes SD, quelques instantanés :

  • Des jeunes, tout juste adolescents, flanqués de leur chemise/cravate trahissant leur condition de lycéen. Ils jouent tambours et trompettes .
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  • Des mimes, maquillage blanc et yeux cernés de noirs, muets. Ils jouent avec les manifestants. Hasta los mimos gritan, Même les mimes crient.
  • Le visage de Salvador Allende, omniprésent. Il joue avec les supports, s’étalant sur les drapeaux, affiches, t-shirts.
  • Des vendeurs de citrons, proposant aux manifestant de mieux résister à l’assault des gaz lacrymogènes en suçant un peu de cet agrume quelques minutes avant. Ils jouent avec les lois du marché et l’augmentation de la demande due au contexte.
  • Un petit vieux à moustache, juché sur un caddie de supermarché dont la pancarte exige la libération de la Patagonie. Il joue de l’accordéon en fumant sa clope.

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  • La cordillère enneigée, en fond d’écran. Imposante, comme une vieille dame qui veille sur ses enfants rebelles.

Vers 13h, notre cortège arrive sur une place, point de rencontre avec le cortège parti de l’autre bout de la ville. Une mosaïque de gens. Ça joue, ça rit, ça chante.

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Et pourtant, il y a un truc qui cloche. Derrière deux jeunes dansant une murga, derrière les mimes, derrière les drapeaux des peuples indigènes, derrière nous, il y a une fumée noire. Dans un coin de rue, les encapuchados se masquent le visage. Les vendeurs de citrons décuplent leur activité. On sent la tension monter un peu, mais la musique continue, les gens sont calmes.

Et d’un coup, vers 14 heures, tous ces instantanés volent en éclat. A quelques dizaines de mètres de nous, on aperçoit une masse mouvante. Comme une vague. Des centaines de personnes se rapprochent de nous à une vitesse incroyable. On dirait un film en accéléré. Pas le temps de comprendre. D’ailleurs, nos jambes sont déjà lancées, propulsées par l’adrénaline. Comme tous les gens qui nous entourent, on court. Le plus vite possible.Ça crie, ça trébuche. Derrière cette foule en fuite, les tanks vomissent leurs jets d’eau. C’est la cohue sur les petits ponts du Rio Mapocho. Les briquets, colliers et autres bric et broques des artisans installés là sont piétinés. Certains s’énervent, en veulent aux manifestants qui génèrent ce bordel. L’un d’eux répond qu’ils sont du même combat. Incompréhension de classe ?

De l’autre côté du pont, on prend quelques minutes pour respirer. Le temps de voir, sur l’autre pont, des centaines de personnes agglutinées poursuivies par un tank. Comme l’impression qu’il y en a au moins un qui va passer par dessus bord. Puis deuxième jogging : le tank a traversé le pont, on est de nouveau du mauvais côté.

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Dix minutes après, dans le parc Pablo Neruda, on debrief à chaud. Et comme toujours après les manifestations, au moment de rentrer chez soi, on se surprend de voir comme la ville est calme et comme la vie continue dans les centres commerciaux et les rues piétonnes. On aurait pu croire qu’il ne s’était rien passé, si on ne sentait pas, imprégné dans l’air de la ville, ce fameux gaz qui pique les yeux.

Crédits photo: Rozenn Le Berre

illustration: Julie kisylyczko

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