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On les a rencontrés

11 Oct

Voici notre galerie de 18 personnages rencontrés entre juillet et septembre 2013.

Dix jeunes d’hier, huit jeunes d’aujourd’hui. Derrière chacun d’eux autant d’histoires dans l’Histoire, d’émotions, d’envies, et de parcours qui nous ont passionnés.

Nous espérons que cela vous donnera envie de les connaître et de les découvrir bientôt. 

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Notre vidéo sur la manifestation du 8 septembre

11 Oct

Les 40 ans du coup d’état depuis la brigade de sérigraphie engagée

 

La manifestation du 8 septembre : A vos balais, po!

11 Oct

 Nous sommes le 8 septembre 2013, il est huit heures du matin à Santiago. Le jour « J »  est arrivé, nous nous préparons à participer à la manifestation contre l’oubli à 40 ans du coup d’État d’Augusto Pinochet.

Ce dimanche matin  plus d’une centaine de jeunes chiliens se retrouvent, exhibant sur leur t-shirt le slogan de la brigade « 40 años de lucha y resistancia »  et achevant les dernières préparations.  D’attaque pour recouvrir les rues de la capitale de plus de  trois mille affiches de sérigraphies aux devises diverses et variées.

Le point de rencontre est en face de Londres 38, ancien centre de détention et de torture. Ce lieu de mémoire symbolique, nous avait déjà accueillies pour le déroulement de l’atelier de sérigraphie engagée de juillet. Londres 38 n’est pas « un cimetière » , mais un espace vivant où se (re)construit la mémoire chilienne. Sur ce point, voir  notre article sur les lieux de mémoire.

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Quarante ans après, le peuple résiste et lutte toujours contre les injustices commises et les inégalités économiques et sociales criantes dans ce pays.  C’est l’occasion pour toutes et tous de l’exprimer par le biais des outils de sérigraphie. Jeunes et moins jeunes sont réunis afin d’affirmer que « la graine » dont parlait Allende a continué à germer dans les esprits. 

« Je vous assure que personne ne pourra éradiquer la graine que nous avons semé dans la digne conscience de milliers de chiliens. Ils ont la force, ils pourront nous asservir mais nul ne retient les avancées sociales avec la force et le crime. L’Histoire est à nous, c’est le peuple qui la fait. » Salvador Allende

Actuellement le Chili est plongé dans un climat de tension sociale palpable et la répression des manifestations est courante.  Nous recevons donc des consignes préventives et le numéro d’un avocat si cela venait à dégénérer.

            On nous informe également que les banderoles disposées la veille par le collectif de Londres 38, sur les ponts les plus célèbres de Santiago, ont été retirées à l’aube par les forces de l’ordre. 

« Où sont les disparus ? »

 « Pourquoi le pacte du silence n’est-il toujours pas rompu? ».

Questions auxquelles l’État est apparemment réticent à répondre. Cela ne  fait qu’augmenter l’effervescence, l’ébullition et l’envie d’agir de la brigade de collage. 

Armés de nos affiches, nos  balais, nos caddies et nos seaux de colle nous partons en direction de la manifestation. Nous sommes prêts à envahir la ville de « cartel de propaganda » (affiches de propagandes).

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A peine partis, les premières tensions avec les forces de l’ordre se font sentir.  Ils nous arrêtent pour contrôler le matériel que nous transportons. Ils comprennent rapidement le but de notre action et nous laisse continuer notre chemin sans entrave.  Nous entrons dans les rues perpendiculaires à la manifestation, en quelques minutes plus d’une cinquantaine d’affiches aux messages variés s’agencent sur les murs. Nous nous assurons que les militaires n’arrachent pas directement nos affiches. Notre premier mur restera intact. Par mesure de précaution, nous tenterons par la suite, de coller les affiches le plus haut possible.

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Nous voilà, maintenant arrivés au cœur de la manifestation, nous nous y arrêtons brièvement. L’atmosphère est remplie d’émotion, des milliers de personnes marchent en silence arborant les photos et les noms des disparus. Avec toujours la même question « Où sont les disparus ? »,  « Où sont nos enfants ? ».

Le paysage grouille des drapeaux représentant le visage de Salvador Allende, des symboles  mapuches, peuple originaire du sud du pays, et des différentes organisations étudiantes, syndicales et partis politiques.

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Le départ de la manifestation pour les brigades est donné, l’opération coup de poing commence à prendre forme ! L’adrénaline commence à monter.   Pendant plus de trois heures, on colle, on escalade, on arpente la capitale de long en large. Nous nous entraidons, une bonne synergie d’équipe s’est installée. Les balais sont en action, la brigade est unie et solidaire !

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 Nous envahissons l’espace public, rien ne nous échappe et tous les murs vierges de messages d’autres grapheurs et colleurs anonymes se remplissent de nos affiches. Nous tentons d’aller le plus vite possible.

L’action est visiblement bien reçue par les participants de la manifestation, des personnes tendent la main, embrassent les colleurs et nous félicitent.  Certains viennent nous  aider à coller et partagent ce moment d’excitation avec nous.

Malgré quelques moments de friction avec les commerçants de la Vega (marché couvert de Santiago) et avec les carabineros (policiers chiliens),  le groupe conserve toute son énergie.

A 13 heures,  les 120 colleurs ont encore des affiches, ils colleront jusqu’au cimetière générale de Santiago. C’est le lieu symbolique où est enterré Salvador Allende et d’autres militants assassinés par le régime de Pinochet.

Les militaires sont en poste et tentent de bloquer l’entrée. Très rapidement, les guanacos (char éjectant de l’eau, parfois chimique, sur les manifestants) et gaz lacrymogèmes entrent en action. Une partie des manifestants tente de rentrer dans le cimetière, tandis que d’autres s’affrontent directement avec les carabineros. Les affrontements auront lieu jusqu’à l’intérieur du cimetière, au mépris des personnes qui s’y recueillaient. Les images sont violentes, choquantes, mais  visiblement «c’est comme ça tous les ans »…

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Ma fenêtre donne sur la Plaza Italia

11 Oct

La Plaza Italia est un rond de verdure régulièrement piétiné par des manifestations diverses. Lieu d’expression du mécontentement social, l’accès à la statue centrale est, de fait, empêché par un cercle de barrières de fer. Qu’à cela ne tienne, les chiliens peuvent aussi envahir le bitume environnant, d’autant plus que boucher la circulation permet plus de visibilité à l’action. Habiter plaza italia nous a permis de nous rendre compte de la récurrence des manifestations, de la grande diversité de leur objet, de leurs heures indues et de leur environnement sonore. Vendredi, 7heures du matin, voici les facteurs qui scandent « Chi Chi Chi, Le Le Le, Correos de Chile », réclamant un salaire décent et la préservation de leur emploi. Appuyés par des tambours et de sifflets, nous les retrouvons souvent sur la place, sur leurs vélos, défilant en roulant, arborant le gilet rouge du facteur chilien et faisant retentir leur tour de chant et de musique. 25 juillet, 19 heures, La Plaza Italia est occupée par un groupe massif, majoritairement féminin. C’est la dépénalisation de l’avortement qui est démandée. 8 août, la place est envahie par des fans de football célébrant la victoire de la U de Chile, 5 a 0, crient-ils, secouant des drapeaux rouge et bleus.

Quoi de mieux que de vivre dans un appartement avec vue sur la plaza italia quand on travaille sur les mouvements sociaux chiliens ? Eteignez votre télé, et évitez surtout le JT chilien, qui préfère de loin le fait divers à l’information et venez prendre le soleil et flâner dans la feria de Baquedano, nom officiel du lieu.

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Construite en 1875, la place est, au fil de l’urbanisation de Santiago, devenue un centre névralgique des réunions publiques et un haut lieu de mémoire collective. C’est sur ce même rond de verdure que se célèbra la victoire d’Allende en 1970. C’est encore sur celui-ci que se réunirent de nombreux chiliens pour fêter la mort de Pinochet en 2006. Intersection entre les quatre points cardinaux de Santiago, la place est également vue comme un point de séparation quartiers chics et quartiers populaires.

Lieu de repère géographique et social donc, le lieu est également témoin de l’évolution de la société chilienne, en témoigne l’installation des énormes panneaux publicitaires qui couronnent les édifices depuis une dizaine d’années. Plus encore, ce sont les écrans géants qui ont investis la place l’année dernière, projetant en permanence des publicités ou des images de candidats politiques souriants. Plaza Italia, lieu de lutte entre la société civile qui demande plus de justice sociale, et la société marchande qui investit elle aussi l’espace. Ainsi, une Michelle Bachelet souriante du haut de son gigantesque panneau de métal regarde défiler tout au long du mois les protestations sociales, les manifestations de joie des chiliens. Figée par la photo, elle ne baisse pas le regard sur ces cris d’indignation, d’émotion. Rien d’anormal, si ce n’est que la Michelle, celle faite de chair et d’os, est également restée aveugle (et sourde!) aux revendications qui rassemblent le plus régulièrement le peuple chilien : éducation gratuite, couverture santé, nouvelle constitution, rupture, en somme, avec la société hyper néolibérale construite sous Pinochet. Peut-être la candidate PS aux présidentielles et probable future présidente si l’on en croit les chiliens eux-mêmes, devrait-elle prendre un appartement avec une fenêtre qui donne sur Plaza Italia.

article plaza italia camion carabi + panneau

40 años de luchas y resistencia

10 Août

La semaine dernière AraDoc s’est lancé dans un processus de formation et de création intensif, en participant au Taller de Serigrafia y Propaganda (Atelier de Sérigraphie Engagée organisé par Taller de Serigrafia Instantanea, en collaboration avec Londres 38, un ancien centre de détention et torture aujourd’hui lieu de mémoire et porteur de projets dont nous avons parlé ici. Cet ancien QG du parti socialiste a été réquisitionné et transformé en centre de détention et torture pendant la dictature. Ce lieu a été modifié, caché, à défaut de ne pas avoir été détruit une fois la dictature terminée. Le numéro 38 avait même été transformé en 40 pour tenter de faire disparaître le souvenir des atrocités qui y ont eu lieu. Aujourd’hui, après maintes batailles, cette maison été récupérée et est entrée dans un processus de reconstruction de la mémoire collective. Ce n’est pas un lieu de commémoration mais au contraire d’action, un lieu engagé et dynamique, où il se passe des choses, où l’on construit des projets. Le collectif Londres 38 est le principal financeur de l’atelier, même si une partie du matériel est prise en charge par l’atelier de sérigraphie instantanée. Cette semaine d’atelier, et les deux suivantes, sont totalement gratuites, et s’adressent à toute organisation sociale. 

 Charme du voyage, les petits imprévus qui vous tombent dessus et à pic! C’est ce qui nous est arrivé en croisant la route de César, qui a monté en 2009 le collectif «Taller de Serigrafia Instantanea» comptant aujourd’hui 12 personnes. L’objectif de cet atelier est de collectiviser la connaissance, en réalisant des «estampas » imprimées dans la rue, sur les vêtements des manifestants lors des « marchas ». Ces pochoirs engagés qu’ils vendent à prix libre afin de s’autofinancer, promeuvent la sérigraphie en tant que moyen d’expression et de communication alternatif. Jusqu’à présent, plus de 12000 designs ont été imprimés sur différents supports, et plus de 2300 personnes ont participé aux ateliers. Leur objectif est d’enseigner et d’échanger leur pratique et expérience de la sérigraphie, afin de diffuser l’apprentissage de la technique en incitant leurs «élèves» à transmettre à leur tour ce qu’ils ont appris. Buenisimo.

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Cette année, ils se sont attelés à un travail de titan. 3 semaines intensives d’atelier, réparties entre juillet et août, regroupant au total une soixantaine d’organisations sociales. L’esprit du projet est de générer ensemble une dynamique de grande ampleur, et de produire 80 modèles d’affiches engagées. Ces dernières seront ensuite collées dans les rues de Santiago le jour de la commémoration des 40 ans du coup d’état. 5000 affiches qui interpelleront les chiliens sur les 17 ans de dictature et les 23 ans de « démocratie »  seront alors diffusées ce jour à Santiago.

 Un important travail de mémoire pour ouvrir les yeux sur les traumatismes et manipulations du passé, qui sont encore vecteurs de beaucoup d’injustices sociales aujourd’hui au Chili. Une action non sans risque au vue de la répression omniprésente lors des manifestations publiques et de la forte volonté du gouvernement de vouloir faire disparaître le souvenir de la dictature. 40 ans après, Despierta! («Réveille toi !»)

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Parmi les participants, une revue indépendante, une école de fanfare carnavalesque, une d’éducation populaire, des personnes travaillant avec les archives pour les Droits de l’Homme, des écoles syndicales, des peintres de rue, des graffeurs, des écologistes, des féministes, des collectifs d’étudiants, etc..

 Une joyeuse équipe réunie lors de cette semaine intensive, qui se divisera ensuite en «brigade» et se risquera à recouvrir une bonne partie de la ville de messages engagés, incitant les passants à prendre en compte les problèmes existants, les injustices, l’envie d’agir, de s’investir, et d’arrêter de consommer les yeux fermés.

 Il était clair que nous allions filmer cette semaine de taller, en total accord avec la thématique de notre documentaire. Des personnes engagées se regroupant pour lutter contre l’héritage du passé, et profiter de cette date plus que significative, pour revendiquer leur droit à commémorer et à dénoncer. L’équipe du taller nous a par ailleurs proposé de réaliser le registre audiovisuel de cette semaine de travail,nous permettant d’apporter notre collaboration à ce beau projet.

Une rencontre qui s’est avéré être un échange de toute part, et qui a créé les premiers liens d’un prochain partenariat.

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Les «chiquillos» ont très bien organisé cette semaine d’atelier, tous les éléments étaient présents afin de découvrir et réaliser en 5 jours tout le processus de création d’une affiche sérigraphiée engagée, porteuse d’un message clair, graphique et impactant. De grand format, cette affiche est destinée à une lecture rapide, adaptée au contexte d’une rue passante.

Le lundi, après la présentation de chacun des représentants des 18 organisations sociales présentes lors de la première session de taller, du 22 au 26 juillet, place à un cours de théorie de la sérigraphie, expliquant le processus de création, le matériel nécessaire, etc..

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Mardi, place cette fois ci à une présentation des différents grands mouvements de «propaganda», on y retrouve des affiches d’URSS, de la période nazi, de Mai 68, des courants féministes, etc. La théorie est la suivante : une affiche engagée, dite de «propagande» est une arme, un outil de communication qui permet de rendre attractif les luttes sociales, de faire naître une certaine conscience. Chacune des organisations a ensuite présenté les thématiques qu’elle souhaitait aborder lors d’un échange d’opinions pour par la suite, réussir à les transformer en image. Les thématiques abordées dénoncent l’héritage de la dictature et revendiquent entre autres le droit de bénéficier d’une éducation gratuite, la fin d’une société patriarcale, la fin de la contamination de certains espaces naturels du Chili par les entreprises étrangères, la nationalisation du cuivre, la fin de la manipulation médiatique, politique, la hausse des salaires et l’amélioration des conditions de travail, le droit à la récupération des archives, le cirque, le carnaval, la peinture, l’art comme outils de lutte.

AraDoc a choisi de travailler sur le thème de la mémoire effacée, et de la manipulation. Étant une association audiovisuelle qui souhaite rompre avec les codes d’information traditionnels, nous voulions jouer sur le jeu de mot : lavage de cerveau, en choisissant comme slogan « no dejes que te coman la cabeza », littéralement, ne les laisse pas te manger la tête ; crée toi tes propres opinions, lutte pour te réapproprier ton histoire, tes droits.

 

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Le mercredi fut réservé à un travail de croquis, d’élaboration du design et de la composition de l’affiche. Alternant avec la création de l’écran de soie, l’armature en bois sur laquelle on tend une toile, ou l’on révélera le motif.DSCN0012

Le jeudi est la journée la plus technique. C’est lors de cette étape qu’opère la magie de la sérigraphie. Il faut avoir terminé son dessin original, ici 120x80cm afin de créer une affiche visible de loin, et «révéler» le motif sur l’écran à l’aide d’une émulsion. Exposée aux ultraviolets durcis, elle bouche le tissu et l’encre ne passe pas. L’émulsion protégée des ultraviolets (c’est à dire les parties noires du dessin) ne durcit pas, on l’enlève avec de l’eau, elle ne bouche pas le tissu et l’encre passe, c’est le principe du « pochoir ». Les parties noires du dessin original resteront les seules parties qui laisseront passer l’encre à travers l’écran, le reste s’étant comme plastifié lors de ce processus.       

 Motivés, nous étions tous prêts le vendredi et le samedi suivant à imprimer en noir ou en rouge nos 80 affiches, le fruit de cette semaine d’échange et d’apprentissage.

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Une fois le travail terminé, l’émotion était partagée par tous, le plaisir de s’être rencontrés au travers d’une envie d’agir. Avoir appris, et travaillé ensemble, partagé ces regards et expériences, a généré une force plus que stimulante, qui malgré la fatigue commune, nous communiquait l’adrénaline nécessaire pour réaliser ce projet.

Cette occasion de se former était plus que bénéfique, en plus de l’expérience partagée qui alimentera notre documentaire, nous avons appris une technique qui nous servira à l’avenir, et qui en plus, a réveillé au sein de l’équipe de nouvelles idées pour la suite…

 

Affaire à suivre !

 

 

Paro Nacional

22 Juil

« El 11 : Paro Nacional ». Les jours précédent ce jeudi onze, jour de grêve nationale, avaient déjà un petit air de manifestation. Des tracts au sol, quelques bruits de casseroles dans les rues, et surtout, les gens qui nous suppliaient de faire attention. De surtout fuir quand les carabineros attaqueront. Un ensemble de petits quelques choses qui nous font sentir que, justement, il se passe quelque chose.

La fameux 11 au petit matin, Santiago s’agite. Dans les poblaciones, les quartiers populaires de banlieue, les feux brûlent dès 8 heures du matin. Les yeux brûlent aussi, attaqués par les bombes lacrymo qui fusent déjà.

Au centre, tout est encore calme. Quelques centaines de manifestants se rassemblent Plaza Italia, un des lieux de départ de la manifestation. On est installées sur le toit d’un immeuble, caméra allumée, pas peu fières de notre superbe panoramique sur la place. Le responsable de l’administration de l’immeuble, moins sensible à notre pépite audiovisuelle, nous déloge en moins de cinq minutes. Flûte.

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11 heures : les manifestants commencent à piétiner l’avenue principale, la Alameda. Le révolté chilien est ponctuel. Sur les pancartes, les principales revendications de ce paro nacional apparaissent : nationalisation du cuivre, cette ressource naturelle extrêmement riche qui file chaque année entre les doigts des Chiliens pour atterrir dans les grosses poches des investisseurs étrangers ; éducation gratuite et publique, dans un pays où s’éduquer coûte plusieurs milliers d’euros par an ; renouveau de la constitution ; et réforme du système privé des retraites

Cette manifestation a quelque chose de singulier. Protesterait-on différemment au Chili, « point d’exclamation du globe » ? En prenant la marche à l’envers, on recueille avec nos yeux, nos oreilles et nos cartes SD, quelques instantanés :

  • Des jeunes, tout juste adolescents, flanqués de leur chemise/cravate trahissant leur condition de lycéen. Ils jouent tambours et trompettes .
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  • Des mimes, maquillage blanc et yeux cernés de noirs, muets. Ils jouent avec les manifestants. Hasta los mimos gritan, Même les mimes crient.
  • Le visage de Salvador Allende, omniprésent. Il joue avec les supports, s’étalant sur les drapeaux, affiches, t-shirts.
  • Des vendeurs de citrons, proposant aux manifestant de mieux résister à l’assault des gaz lacrymogènes en suçant un peu de cet agrume quelques minutes avant. Ils jouent avec les lois du marché et l’augmentation de la demande due au contexte.
  • Un petit vieux à moustache, juché sur un caddie de supermarché dont la pancarte exige la libération de la Patagonie. Il joue de l’accordéon en fumant sa clope.

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  • La cordillère enneigée, en fond d’écran. Imposante, comme une vieille dame qui veille sur ses enfants rebelles.

Vers 13h, notre cortège arrive sur une place, point de rencontre avec le cortège parti de l’autre bout de la ville. Une mosaïque de gens. Ça joue, ça rit, ça chante.

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Et pourtant, il y a un truc qui cloche. Derrière deux jeunes dansant une murga, derrière les mimes, derrière les drapeaux des peuples indigènes, derrière nous, il y a une fumée noire. Dans un coin de rue, les encapuchados se masquent le visage. Les vendeurs de citrons décuplent leur activité. On sent la tension monter un peu, mais la musique continue, les gens sont calmes.

Et d’un coup, vers 14 heures, tous ces instantanés volent en éclat. A quelques dizaines de mètres de nous, on aperçoit une masse mouvante. Comme une vague. Des centaines de personnes se rapprochent de nous à une vitesse incroyable. On dirait un film en accéléré. Pas le temps de comprendre. D’ailleurs, nos jambes sont déjà lancées, propulsées par l’adrénaline. Comme tous les gens qui nous entourent, on court. Le plus vite possible.Ça crie, ça trébuche. Derrière cette foule en fuite, les tanks vomissent leurs jets d’eau. C’est la cohue sur les petits ponts du Rio Mapocho. Les briquets, colliers et autres bric et broques des artisans installés là sont piétinés. Certains s’énervent, en veulent aux manifestants qui génèrent ce bordel. L’un d’eux répond qu’ils sont du même combat. Incompréhension de classe ?

De l’autre côté du pont, on prend quelques minutes pour respirer. Le temps de voir, sur l’autre pont, des centaines de personnes agglutinées poursuivies par un tank. Comme l’impression qu’il y en a au moins un qui va passer par dessus bord. Puis deuxième jogging : le tank a traversé le pont, on est de nouveau du mauvais côté.

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Dix minutes après, dans le parc Pablo Neruda, on debrief à chaud. Et comme toujours après les manifestations, au moment de rentrer chez soi, on se surprend de voir comme la ville est calme et comme la vie continue dans les centres commerciaux et les rues piétonnes. On aurait pu croire qu’il ne s’était rien passé, si on ne sentait pas, imprégné dans l’air de la ville, ce fameux gaz qui pique les yeux.

Crédits photo: Rozenn Le Berre

illustration: Julie kisylyczko

« Trazos de Memoria(s) »

18 Juil

Avec un peu de retard dû à un emploi du temps assez serré, nous revenons sur nos premiers jours passés à Santiago. Dédiés à la visite des lieux de mémoire emblématiques, ces trois jours nous ont permis de plonger directement, et sans transition, dans la période la plus répressive de la dictature.

Nous avons visité Londres 38, la Casa José Domingo Cañas, et la Villa Grimaldi. Ces trois maisons étaient des centres de détention et de torture qui ont fonctionné dans les premières années de la dictature pour interroger, torturer et faire disparaître les opposants à la dictature. Il ne reste quasiment plus rien de ces maisons, puisque deux d’entre elles ont été rasées pendant la dictature afin d’effacer toute preuve des crimes commis.

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Nous avons également pu parcourir le Musée de la mémoire, immense et magnifique, qui ce dimanche matin de notre arrivée, nous a toutes un peu retournées. Il retrace de manière très visuelle, très forte, avec énormément de supports photos et vidéos, et de témoignages, ce que fut la dictature depuis ses premières heures. La chronologie du coup d’état est particulièrement frappante, et nous a permis de nous projeter dans l’Histoire que nous commencions à appréhender.

Le coup d’état du 11 septembre 1973 a été théâtral. Quelles informations conservons-nous, une semaine après notre visite, des trois écrans du musée qui diffusent en continu les images en noir et blanc de ce jour ? Les forces navales  ont débarqué sur la côte à Valparaiso, les forces armées ont « invité » Salvador Allende, président du Chili élu démocratiquement, à se rendre. Il a refusé. Les militaires ont bombardé le palais présidentiel, les radios ont été censurées ou piratées. Toute la journée, n’étaient diffusés que des messages des putschistes et des marches militaires. Une fois le palais bombardé et le personnel qui y travaillait arrêté, un couvre-feu a été instauré empêchant toute personne ou véhicule de circuler dans les rues après minuit. Les militaires ont commencé à arrêter en masse les personnes considérées suspectes ou dérangeantes, ont rasé et « nettoyé » les quartiers les plus populaires (dits « poblaciones ») dans un climat plus que violent. Des heures après les bombardements, les pompiers de Santiago ont été autorisés à entrer dans le palais de la Moneda et y ont découvert le corps d’Allende, un pistolet à la main. Le message a été transmis à la radio en anglais: Allende s’était suicidé. Mise en scène, coup monté, la fin du héros de l’unité populaire fut tragique. Une des phrases de son dernier discours, qu’il adresse au peuple depuis la Moneda, quelques minutes avant sa mort, est restée emblématique aujourd’hui: «Je vous assure que personne ne pourra éradiquer la plante que nous avons semé dans la digne conscience de milliers de chiliens. Ils ont la force, ils pourront nous asservir, mais nul ne retient les avancées sociales avec la force et le crime. » 

Il y a eu 1132 sites d’enlèvement et de séquestration au chili. Les sites de mémoire que nous avons visités ont été récupérés par la rue dans les années 2000. Les maisons allaient être rasées ou venaient de l’être et les mobilisations ont permis de rendre visibles ces sites dans le quartier puis dans la ville. Les voisins et les familles des disparus ou des survivants ont lutté pour que ces endroits emblématiques de l’appareil destructeur de la dictature restent vivants.

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Ces lieux de mémoire fonctionnent de manière différente, avec des financements publics ou privés, mais sont dans un processus de construction (et de collecte également) de la mémoire collective. La dictature est encore très présente, Pinochet n’a quitté le pouvoir que dans les années 90, il n’y a que 23 ans. La mémoire est mouvante, la veille de notre visite, deux nouveaux cas de disparus ayant séjourné à Londres 38 avaient été découverts.

La transmission de la mémoire se fait de manière intergénérationnelle : le collectif qui gère Londres 38 a réalisé un court métrage appelé «  trazos de memoria » avec l’aide d’étudiants en image d’animation, à partir de témoignages de survivants de Londres 38, ou de proches des disparus.

La question de la construction de la mémoire nous semble passionnante. La première phrase qu’on peut lire dans Londres 38 est « Este es un pasado que sigue siendo parte de nuestro futuro » (Ceci est un passé qui fait partie de notre futur).

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C’est un processus fondamental que celui de collecter la mémoire des survivants, puisque c’est cette mémoire que les militaires ont essayé de morceler, de faire disparaitre. Le guide de Londres 38 nous explique que les militaires ont tout fait pour rendre la mémoire des survivants défaillante. Le numéro même de la maison a été modifié, Londres 38 est devenu Londres 40, l’entrée par laquelle pénétraient les camions qui ramenaient les prisonniers a été modifiée : un socle de pierre énorme a été installé. Comme s’il avait toujours été là. Les survivants fabulent donc. Comment un camion aurait pu entrer en entier dans un garage ou un socle aussi imposant a été installé ? La mémoire est transformée, effacée… parfois rasée. Comme la casa José domingo Cañas ou la Villa Grimaldi dont il ne reste que quelques pierres au sol.

L’association Londres 38 souhaite faire du passé un outil pour transformer le futur et explique ne pas être un lieu commémoratif. Le rôle des luttes sociales actuelles est souvent mis en valeur, un panneau à l’entrée pose la question : quel est le lien entre les luttes sociales actuelles et l’époque dictatoriale ? La casa José Domingo Cañas, elle, se définit comme « un sitio de conciencia ». Les membres de cette fondation ont pour objectif de veiller à ce que la liberté, la participation et le droit d’expression soient exercés sans peur de la répression. Le musée de la mémoire, la casa José Domingo Cañas n’ont été ouvert au public qu’en 2010, il y a à peine 3 ans, 37 ans après le coup d’état, 10 ans après la fin de la dictature…

A l’issue de la visite, nous prenons quelques images, plusieurs personnes s’arrêtent dans la rue et regardent les plaques. Nous restons longtemps à discuter devant Londres 38. Les plaques apposées au sol comportent les noms, prénoms et âges des disparus, 21, 26 ans, 16 ans, c’est une même génération qui a subit la terreur, la répression.

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Dans le jardin des roses de la Villa Grimaldi, ou chaque rose représente une femme disparue ou exécutée sous la dictature, la fontaine arbore l’inscription « ibamos todas a ser reinas », (nous allions toutes devenir des reines). Ce sont plus de 3000 personnes qui ont disparu, plus de 3000 personnes à qui on a dérobé leur destin, leur jeunesse. En parcourant « la salle des souvenirs » de la Villa Grimaldi, l’émotion est vive. On y voit des photos des détenus avant la captivité : ils sont jeunes, souriants, ils ont les cheveux longs, certaines femmes portent des foulards de couleur dans les cheveux. Parfois on voit une photo de mariage, une photo d’amoureux. Tant de vies volées. Les militants de gauche étaient considérés comme des « délinquants », des « terroristes », ils représentaient un danger pour la sureté nationale. Tous les traitements pouvaient alors leur être infligés. Ils n’étaient plus des hommes, ils crevaient « comme des rats », on les battait « comme des chiens », ce sont les expressions qu’utilisaient certains journaux clandestins de l’époque. Parmi les 3000 personnes disparus, les jeunes devaient représenter une forte menace puisque plus de 150 mineurs ont été assassinés, 39 ont disparu et 1244 ont été torturés.

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Dans les lieux de mémoire que nous avons visités, la question du voisinage est particulièrement intéressante. Les maisons de Londres 38 et José Domingo Cañas (ces noms correspondent au nom de la rue où se situaient ces centres de torture) étaient dans des rues passantes, entourées de nombreuses maisons. Des personnes y étaient détenues et torturées par la DINA, sans que jamais ces fonctionnaires, convertis en bourreaux, ne soient dérangés. Londres 38 est une grande demeure située dans une rue du centre-ville de Santiago, à côté d’une église. Ce centre de détention et de torture, trop visible, n’a pas pu tenir plus d’un an. En effet, les voisins qui ont témoigné à la fin de la dictature ont confié avoir entendu des allées et venues après le couvre-feu dans cette maison. Il y a eu plus de 38 000 personnes qui ont été torturés au Chili pendant les années de dictature, 38 000 correspondant au nombre de personne ayant témoigné au cours de la Commission Valech. Il est difficile d’estimer le nombre de personnes qui n’ont pas souhaité témoigner, par pudeur ou par peur.

On ne peut pas s’empêcher de se questionner, que savaient-ils ? Dans le cas de José Domingo Cañas, nous avons appris au cours de la visite que les voisins avaient participé au processus de réappropriation du lieu. Une forme de réparation ?

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Un an et demi de travail sur ce projet, de documentation sur l’histoire du Chili, sur la dictature, d’écoute d’interviews de militants de l’époque. Nous croyions savoir à quoi nous attendre, à quoi nous serions confrontées, mais être ici a modifié notre perception.

Où que l’on aille : retrouver des amis, boire un café dans un bar, on en vient à parler avec les personnes rencontrées, de ce qui s’est passé pendant la dictature ou de ce qui se passe aujourd’hui. Au fil de la discussion, et sans nécessairement dévoiler notre projet, ils nous commentent le pourquoi des manifestations actuelles, l’attitude de la police (les carabineros), les inégalités sociales criantes, la société de consommation exacerbée du Chili, les quartiers privés, le travail précaire….

Dans les discussions et au cours de nos visites, une notion, ou plutôt un sentiment, revient souvent. C’est celui de la peur. C’est un fait marquant dans la société chilienne en dictature. La peur d’être dénoncé, la peur d’être emprisonné, interrogé, et pire encore. La peur, qui dans les sites de torture et de détention s’exprime par une odeur forte et spéciale comme le décrivent les survivants. La peur existe toujours mais de manière différente : on a peur de perdre son travail, de voir ses enfants frappés pendant les manifestations, de ne pas avoir une retraite suffisante, de ne pas pouvoir payer ses études… Pourtant les jeunes occupent les lycées, les universités et sortent dans la rue, mais quand les carabineros arrivent, la lutte est rapide et inégale comme vous le verrez dans notre article sur la manifestation du 11 juillet.

Cet article contient peut être des erreurs ou des approximations que nous serons ravies de corriger, n’hésitez pas à nous en faire part.

Crédits photo: Rozenn Le Berre, Fanny Chevrel, Vladimir Sierpe,

Crédits illustration: Julie Kisylyczko